Tyran de douceur

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(Disponible en audiotexte dans la rubrique « à écouter »)

Ils s’installent dans le wagon du train sous le regard mi-attendri, mi-atterré des autres voyageurs. Il est grand, fort, attentionné. Il est fier d’elle, il est fou d’elle, c’est évident. Il a ce ton calme et rassurant de l’homme protecteur. Elle, a l’assurance de ceux qui savent être le centre du monde, maniant en experte le câlin et la bouderie.
– Je me mets à côté de la fenêtre.
– Si tu veux ma chérie.
– Tu as bien pris tout ce que je t’avais dit ?
– Oui mon cœur. Voici ton livre. J’ai aussi pris quelque chose pour grignoter.
– Tu me le donnes ?
– Maintenant ?
– Ben oui.
– Tu as faim ?
– Ben non, mais j’aurai bientôt faim.
– Si tu veux.
Satisfaite, Marie commence à observer les autres voyageurs. Certains sortent un livre ou un magazine, d’autres pianotent sur leur i-phone, leur ordinateur portable. Quelques-uns ont choisi de tromper l’ennui en mangeant, ou d’arrêter le temps en dormant.

« Mesdames et Messieurs, bienvenus dans le train 7712 à destination de Nantes. L’arrivée est prévue à 20h33. Ce train desservira les gares de Le Mans et Angers. Le départ est imminent »
– ça y est papa, on part !
La mise en marche du train déclenche un babillage incessant qui noie le père, impuissant à endiguer le flot de paroles de sa fille. Il s’était dit qu’une heure de train passerait vite, qu’une heure n’était rien en comparaison des jours passés sans sa femme.
Il pensait s’en être assez bien sorti avec sa fille. Il la conduisait tous les matins chez sa propre mère, la récupérait tous les soirs, les devoirs faits, baignée, avec un repas à partager pour eux deux. Il n’avait absolument pas anticipé le chantage muet des autres voyageurs qui, par des regards en coin, des soupirs exaspérés, lui commandent de faire taire Marie. Comment réagir ? Sa fille est-elle vraiment trop bruyante ? Doit-il demander l’aide des animateurs qui accompagnent les jeunes voyageant seuls, il les a vus monter à Paris ? A t’il raté quelque chose ? Est-il trop gentil ? Pas assez ferme ? Trop, trop peu, pas assez… Il ferme les yeux.

– Papa, tu dors ?
– …
– Papa, j’ai colorié sans déborder !
– …
– Papa, regarde ! Le train bouge et j’ai même pas débordé !
– …
Ne pas bouger, obtenir le silence en restant impassible.
– Papa, regarde ! J’ai colorié un arbre de toutes les saisons avec du vert, du jaune et du marron !
Un sourire furtif le trahit. Marie, vexée que son père ose l’ignorer lui lance un sonore : « JE TE DETESTE BEAUCOUP PAPA ! » qui résonne dans tout le wagon, ricoche sur les vitres et vient se ficher, tel un boomerang affûté, en plein cœur de son père.
Le sourire se fige. Il n’a pas entendu, il n’a pas pu entendre. Doit-il ignorer les propos de sa fille ? Le wagon entier retient son souffle. Le Capitaine Papa se fracasse pour partir à la dérive. Il sent sourdre de tous les occupants une onde de satisfaction mauvaise, revanche mesquine pour leur tranquillité outragée.

– Dis papa chéri, je peux prendre un gâteau ?
Il ouvre les yeux. Chacun semble absorbé par son occupation. Marie lui adresse un sourire désarmant, dévoilant deux rangées de quenottes prêtes à croquer les biscuits et les certitudes de son père. Il tend la main vers Marie et lui ébouriffe tendrement les cheveux.
– Bien sûr ma chérie, mange si tu as faim.
Elle prend le paquet et l’ouvre précautionneusement. L’emballage de carton, puis de plastique cèdent. Elle saisit un cookie de la main droite, un deuxième de la main gauche et les porte au-dessus de sa tête.
– Regarde papa, j’ai des oreilles de Minnie !
-Marie, tu sais bien qu’on ne joue pas avec la nourriture.
Elle tend un gâteau à son père et baisse l’autre au niveau de son œil droit. Elle ferme les yeux et s’écrie :
– Regarde papa, je te fais un clin d’œil !
Elle ouvre rapidement les yeux pour voir la réaction de son père. Une miette est restée accrochée dans sa frange. Il rit, incapable de la gronder. Il ôte la miette en faisant attention de ne pas lui tirer les cheveux.
– Tu es beau quand tu ris papa.
Elle s’accommode, petite princesse au trône trop grand, saisit le cookie des deux mains et mord dedans avec gourmandise.

– Papa, je dois faire pipi !
– Nous sommes presque arrivés Marie.
Marie insiste. Ils se dirigent donc, équipage tanguant sur le roulis du rail, s’accrochant l’un à l’autre pour ne pas bousculer les passagers assis. Cependant, ils n’arrivent pas à éviter une dame d’âge mûr. Elle lève les yeux sur eux. Son regard va de la fille au père et du père à la fille, posant une question qui ne franchira pas ses lèvres. De toute façon il aurait refusé : il n’a pas besoin d’aide pour accompagner sa grande fille de sept ans aux toilettes.
Pschchch, tchac. La porte s’ouvre. Pschchch, tchac, la porte se ferme.

– Ne ferme pas le verrou chérie.
– Mais si la porte s’ouvre ?
– Je reste devant.
– Tu es sûr, tu restes là ?
– Oui chérie.
– Papa, ça bouge beaucoup, je vais faire pipi partout !
– Tu veux que je t’aide ?
– S’il te plaît papa.
Et les voilà dans le réduit minuscule des WC de la SNCF, afin que Marie ne souille pas les vêtements qu’elle avait choisis avec beaucoup de soin pour retrouver sa maman.
Pschchch, tchac. ils remontent l’allée, entre fierté et soulagement.

« Mesdames et Messieurs, le train va entrer en gare de Le Mans. Le Mans, 3 minutes d’arrêt ».
– On est arrivé papa ?
– Oui chérie. Sois gentille, range tes crayons.
– Maman, elle attend à la gare ?
– J’espère.
Il tend à Marie son sac à dos et attrape le sien. En descendant du train, ils croisent une dame qui s’apprête à monter avec son petit garçon. Salutations muettes et complices. Passage de relais.

Ils l’ont à peine repérée sur le quai qu’ils se précipitent vers elle. Elle court vers eux. Mère, enfant, mari, père et épouse s’étreignent sous une averse de bisous et une pluie de mots doux. Ils ne savent plus comment ils ont pu passer ces cinq longs jours loin l’une des autres. Ils forment une ronde aimante, aimantant l’attention de la foule. Ils se moquent qu’on les envie, qu’on regrette une famille perdue, qu’on désire une famille heureuse. Ils forment une ronde de bonheur où virevoltent et s’envolent les tracas du quotidien.

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3 réponses à Tyran de douceur

  1. On se laisse volontiers embarquer à bord de ce train avec Marie, son papa et les autres voyageurs. Jolie tranche de vie.
    Catimini

  2. alexandre dit :

    excellent texte.
    ça rappelle des scènes que j’ai pu voir en prenant le train.

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