Milana et la Forêt Interdite

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Il était une fois la Forêt Interdite. On disait que des ronces aiguisées griffaient, que les branches des arbres fouettaient, que le vent sifflait, strident, affolant les imprudents. On disait qu’il y régnait une telle obscurité, qu’il n’y avait plus ombre ni lumière. Ce qui est vrai, c’est que personne n’en était jamais revenu pour le raconter.

Non loin de la Forêt Interdite, habitaient Milana et son papa. Chaque jour, les travaux des champs terminés, le père disait : « Ma fille, va et amuse-toi, mais reste loin du maudit bois. » Milana enlevait son tablier et ouvrait la porte. C’était le signal que les animaux attendaient pour se précipiter. Venait en tête Bart le raton-laveur, les lapins le suivaient de près, puis les écureuils, les biches, les sangliers et les mésanges. Quand Bart ralentissait, les lapins partaient en dérapage pour éviter le carambolage. Les écureuils esquivaient, les biches bondissaient de côté et les sangliers freinaient tant qu’ils pouvaient. Les mésanges pépiaient « pim, pam, poum, ça va faire boum ! ». Bart râlait, Milana riait et tout le monde s’égayait.

Pourtant, au fil des ans, les pas et les regards de Milana se portaient de plus en plus souvent vers la Forêt Interdite.

Un jour que la jeune fille n’avait aucun entrain pour les travaux ménagers, son père, qui s’en voulait de la faire tant travailler, la libéra : « Ma fille, va et amuse-toi, mais reste loin du maudit bois. » Elle sortit sans s’attarder. Les animaux n’étant pas là, elle se dirigea vers la Forêt Interdite. Elle était à mi-chemin quand les mésanges donnèrent l’alerte : «Rassemblement, rassemblement, Milana va vers le bois méchant ! ». Bart le raton-laveur accourut, talonné par les lapins, les écureuils, les biches et les sangliers. Tous s’époumonaient « Milana, attends ! », mais la jeune fille ne leur prêtait pas attention. « Milana, n’y va pas ! ». Elle n’était plus qu’à quelques mètres des premiers arbres quand son père apparut, attiré par les cris : « Milana, non ! ». Trop tard. Son enfant avait disparu. Raton-laveur, lapins, écureuils, biches, sangliers et mésanges formèrent une ligne silencieuse. Ils reniflaient, grattaient le sol. Le papa, en retrait, se désolait.

La jeune fille, ignorante de la peine qu’elle causait, avançait et s’émerveillait. Ce qui, de loin, ressemblait à des arbres menaçants, était des chênes majestueux aux bruissements caressants ; ce qui, à première vue, étaient des ronces, devenait tapis moelleux où l’en s’enfonce. Ce qui ne se devinait pas de l’extérieur du bois était une lumière, douce et irisée, qui dessinait un sentier.

Après plusieurs heures de marche, Milana sentit la faim. Elle déboucha sur une clairière où des convives de son âge festoyaient. « Milana, nous t’attendions ! » Elle les rejoignit, mangea à satiété. Le lendemain, le festin recommença. Un charmant garçon aux grands yeux bleus s’approcha et lui demanda la permission de s’asseoir à ses côtés. La jeune fille rosit et accepta. L’après-midi fut délicieuse. Le jour d’après fut identique, ainsi que tous les suivants. Cependant, au bout de quelques temps, Milana commença à se languir de son père et de ses amis.

Un matin elle se leva, déterminée à retourner chez elle. Mais par où était-elle arrivée ? Elle demanda de l’aide à son tendre ami, qui haussa les épaules : « Ne voudrais-tu pas plutôt te promener avec moi ? » Elle refusa, fit le tour de la clairière et constata qu’elle était bordée de hautes ronces impénétrables. Elle regarda au-delà des mauvaises herbes, mais ne put rien distinguer.

De leur côté, les animaux cherchaient un moyen pour la retrouver. Les sangliers piétinaient, les biches tentaient de se frayer un passage, les écureuils et les lapins essayaient de se faufiler. En vain. Bart conclut que, s’il n’était pas possible d’entrer par la surface, il leur fallait creuser ; Ce qu’ils firent, sans vraiment savoir où cela les mènerait.

Milana occupait ses journées à explorer les abords de la clairière. Ses jambes étaient toutes égratignées. Le découragement la guettait. Aucun de ses compagnons ne comprenait son entêtement : « N’es-tu pas heureuse ? On mange et on s’amuse, que veux-tu de plus ? » Milana leur expliquait que sa vie d’avant lui manquait. « Quelle vie d’avant, rétorquaient-ils. Hier n’existe plus et demain est encore loin. » Puis ils retournaient s’attabler. Les larmes de Milana coulaient.

Dans le tunnel, les animaux manquaient d’air et de lumière. Ils décidèrent de remonter, mais il y faisait aussi noir que sous terre. Apeurés, ils se collèrent les uns aux autres. Ils tournaient sur eux-mêmes, désorientés. Par où aller ? Bart repéra une colonie de vers, à qui il s’adressa :
– S’il vous plaît, Messieurs les vers, avez-vous vu notre amie Milana ?
Les vers l’ignorèrent.
– Elle a un sourire lumineux et un regard curieux. Savez-vous où elle est allée ?
Chaque ver indiqua une direction différente. Bart réfléchit et comprit que ces derniers étaient fâchés d’avoir été dérangés.
– Nous souhaiterions tellement être pardonnés. Que pouvons-nous faire ?
Les lombrics voulaient qu’un petit coin de terre soit labouré, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus la moindre plante piquante. La tâche accomplie, ils se tortillèrent d’aise et formèrent une flèche. Les mésanges partirent en éclaireur. Elles revinrent en piaillant « par là, par là s’éclaircit le bois ! ». Mais il n’y avait point de chemin. Les sangliers ouvrirent la voie. Bart leur emboîta le pas, suivi des lapins, des écureuils et des biches. Régulièrement ils appelaient « Milana, es-tu là ? »

Milana perçut des voix familières. Elle se redressa : « Je suis là ! Je suis là ». Guidés par les cris de leur amie, les animaux débouchèrent sur la clairière. Les sangliers se mirent à grogner d’allégresse, les biches à bramer de bonheur, les lapins à couiner de contentement, les mésanges à zinzinuler de joie, et Bart ne trouva pas de mots. Après ces retrouvailles, les écureuils, affamés, grimpèrent sur la table offrant des mets très appétissants. « Non, s’exclama Milana, n’y touchez pas ! » Les animaux la dévisagèrent, perplexes. « Si vous y goûtez, nous resterons prisonniers. » Ils avaient cependant fort faim. Un lapin saisit une belle miche de pain. « Regardez ! » cria Milana. Les ronces, déjà, se redressaient. « Partons vite ! » dit la jeune fille. Elle attrapa Bart et sauta sur le dos d’un sanglier qui s’élança, suivi de ses congénères auxquels s’accrochèrent les lapins et les écureuils. Les biches fermaient la course, et les mésanges s’égosillaient : « En avant, en avant, filons hors du bois méchant. ».

Dans la clairière, la nourriture devenait poussière, le décor changeait, les occupants se transformaient, prêts à recevoir leur prochain invité.

Le père de Milana n’en crut pas ses yeux, quand il vit surgir de la forêt une horde d’animaux hors d’haleine. Chevauchant un sanglier, sa fille lui faisait de grands signes. Elle lui sauta au cou. Il la serra dans ses bras et lui murmura : « Ma fille, reste et promets-toi, ne t’approche plus du maudit bois. »

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