Ma mère elle est pas belle

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(Disponible en audiotexte dans la rubrique à écouter)

Lorsque, à l’heure de dormir, maman se penche pour m’embrasser, je suis hypnotisé par ses yeux si proches l’un de l’autre. Je suis persuadé que, sans ce nez large à la base et proéminent à la pointe, ils se rejoindraient. Ma mère n’a jamais compris pourquoi je tripote autant son nez, ça la fait rire. Moi je cherche comment il se détache, convaincu qu’elle a la possibilité d’ôter cet artifice, pour révéler sa vraie nature de cyclope. Je l’imagine traquant les méchants, les paralysant de son regard unique et terrifiant, forcément terrifiant quand je me remémore la force de la colère qui peut émaner de ses deux prunelles séparées. A neuf ans, je suis trop jeune pour lire ses exploits dans la presse. Mais je ne manque jamais de m’enquérir, le matin, de son état de fatigue. Elle passe une main dans mes cheveux, pose un baiser sur mon front et me répond invariablement : « bien, merveilleusement bien mon biquet. »

Ce matin, elle se contente de balayer la question d’un geste désinvolte. Je n’y prête pas attention, le vendredi je suis toujours impatient d’arriver pour le cours de sport. A la sortie des classes, je m’aperçois qu’elle n’est pas là. Je ne me démonte pas et je rentre, vigilant au cas où un vilain surgisse. Je louche pour essayer de rapprocher mes yeux.

Je trouve ma mère accoudée à la table de la cuisine. Je l’appelle doucement. Elle sursaute. « Que fais-tu ici ? Ça va ? Quelle heure est-il ? Tu es rentré tout seul !tu n’as pas eu peur ? », tout en me débarrassant de mon cartable, de mon blouson, en m’asseyant devant un bol de chocolat chaud et des tartines beurrées. Je n’ai pas eu le temps de dire un mot, que j’ai du pain plein la bouche. J’avale et je chuchote sur le ton de la confidence :
– Je n’ai croisé personne de bizarre.
Elle s’installe en face de moi et acquiesce.
– Que veux-tu manger ce soir ?
– Un hamburger !
– D’accord mon biquet.
D’accord ? J’en oublierais de mordre dans ma tartine. Papa n’aime pas ça et maman encore moins.
– Loïc…
Maman n’utilise mon prénom que lorsque la situation est grave. J’arrête de mastiquer.
– Loïc, ton père est en séminaire, il sera absent trois jours.
– Je t’ai rien que pour moi ? Chouette !
Elle ouvre la bouche, la referme.

Je mange avec les doigts, je regarde la télé jusque tard, je me relève pour aller dormir dans son lit. Je me blottis contre ma mère, douce et moelleuse. Je pose ma main à la pliure de son cou, là où la peau fine commence à se distendre. Elle me laisse jouer avec, peau de soie entre mes doigts, doudou à moi. Au matin nous nous lançons dans une bataille de chatouilles qui se termine en partie de fou-rire. Nous traînons en pyjama, nous allons au parc. Comme d’habitude, je rechigne à me laver. La perspective d’un cinéma le lendemain me motive. En plus de Spiderman, j’ai droit à des pop-corn.
– ça doit vraiment être bien d’avoir des supers pouvoirs, hein maman ?
– Je suppose. Tu voudrais avoir lequel ?
– Un œil bionique !
Elle rit. Je glisse ma main dans la sienne. C’est un week-end merveilleux, comme tous ceux qui suivront.

Quand je retrouve ma mère à la sortie de l’école, elle est métamorphosée. Elle a coupé ses cheveux, mis du rouge sur sa bouche, un nouveau manteau vert. J’entends pouffer derrière moi, « c’est quoi ce troll ! J’aurais trop honte qu’on vienne me chercher comme ça ! » Pour la première fois je regarde les autres mamans, elles sont mieux habillées, mieux maquillées, et même quand ce n’est pas le cas elles sont plus jolies, moins… Pour la première fois je remarque le front et le nez trop grands de ma mère, ses yeux et sa bouche trop petits, sa silhouette courtaude. Je baisse la tête et fais semblant de ne pas la voir. Elle me rattrape mais je m’écarte. Nous marchons sans échanger un mot jusqu’à la maison.
– Je ne veux plus que tu viennes me chercher.

Elle cesse de venir. Je me sens soulagé. Dans la cour je fanfaronne, les copains m’admirent, m’envient un peu aussi. Je me sens pourtant comme un héros de pacotille. Je me dépêche de rentrer pour raconter ma journée. Maman m’écoute, me félicite pour ma bonne note en dictée, me réprimande parce que la maîtresse a noté dans mon cahier de correspondance que je bavardais trop, mais quelque chose a changé. Je voudrais lui dire de revenir me chercher, que c’était une mauvaise idée, néanmoins une petite lâcheté au fond de moi me retient.

Le mercredi, je vais à la bibliothèque d’Arras où elle travaille. J’en profite pour dévorer plein de BD. Je participe aussi à l’atelier de découverte, réservé aux enfants de mon âge, pendant lequel maman raconte une histoire, explique les mots inconnus et les textes difficiles. Elle a une voix vivante, captivante, une voix de cinéma. Aujourd’hui, elle nous lit L’Odyssée. Je ne peux réprimer un cri lorsque Ulysse crève l’œil du Cyclope. La séance est écourtée car il faut longtemps avant de me calmer. Je fais des cauchemars pendant des nuits. Seule ma mère parvient à me tranquilliser. Elle remonte la couette jusque sous mon menton, me dit de fermer les yeux, puis je m’endors bercé par son murmure. Je ne lirai jamais les aventures d’Ulysse ; D’ailleurs il est bien plus arrogant et orgueilleux que sympathique.

Je veux que notre prochain week-end à deux soit mémorable. Je m’exerce en cachette à dessiner des cyclopes. Je questionne mon père sur la date de son prochain séminaire, il me demande si j’ai terminé mes devoirs. Il part. Le samedi nous allons à la piscine. Pendant que je m’amuse, ma mère s’assoit sur les sièges réservés à ceux qui ne se baignent pas. « Maman, regarde, je vais faire le poirier ! » « Maman regarde, je vais faire une bombe ! » « Maman, regarde, je… » Elle se lève d’un bond et saute tout habillée. Elle réapparaît tenant dans ses bras un enfant, il est tout rouge et il hoquette. Elle le tend au maître nageur qui le hisse hors du bassin. Elle sort de l’eau, toute dégoulinante. On l’entoure d’une serviette, on la félicite. Ma maman est gênée, je le vois, elle me voit. Je sors de l’eau, plastronnant. Je m’approche et m’accroche à ses poignées d’amour. « Je t’aime maman, c’est toi la plus forte. » Elle rougit. Une dame s’esbaudit, comme il est mignon votre petit.

Papa nous fait la surprise de rentrer dès le dimanche après-midi. Je lui raconte l’exploit de ma mère. Il m’écoute à peine. Il était peut-être déjà au courant grâce à la radio. Ce n’est pas grave, je continue, en détail, en mimant. Il m’interrompt, « elle est comme ça ta mère. » Je suis fier, je suis d’accord, je m’apprête à continuer, à en rajouter. Mon père soupire. Je suis envoyé jouer dans ma chambre. Je bougonne.

Mon père m’appelle pour le dîner, des pâtes au jambon.
– Et maman ?
– Ta mère est au lit. Elle a dû prendre froid à la piscine.
Je comprends, les cyclopes ça ne vit pas dans l’eau. Le lendemain matin mon père vient me réveiller, il me dit de ne pas faire de bruit. Mes affaires ne sont pas prêtes car personne ne les a préparées la veille. Mon chocolat a des grumeaux. Mon père me presse. Je finis mes tartines tout en trottinant derrière lui. Devant l’école, il m’embrasse. Je regarde autour de moi, atterré. Heureusement, il ne reste que les retardataires. Pendant la récréation, Gwendoline me demande qui est le beau monsieur qui était avec moi. « Mais si c’est ton papa, qui est la vilaine dame qui venait avant ? Ta maman ? Je croyais que c’était ta nounou. » Elle se mordille la lèvre. « Enfin, tu as de la chance, tu ne lui ressemble pas. »

Le soir je me scrute dans le miroir. J’ai toujours entendu que je ressemble à mon père. Je trouvais ça normal, puisque je suis un garçon. Je suis perplexe. Je vais le voir.
– Papa, est-ce que tu trouves maman jolie ?
– Disons que ta mère ne correspond pas aux canons de beauté actuels. Et toi, qu’en penses-tu ?
Je lui répète les propos de Gwendoline. Il fronce les sourcils.
– Tu connais beaucoup de mamans qui se jetteraient à l’eau tout habillées, au mépris de leur brushing ?
Je ris.
– Maman est un super héros.
– Et quel est son super pouvoir ? Demande mon père.
Je m’apprête à le lui dévoiler, mais je m’arrête. Peut-être qu’il ignore la vérité. Je ne peux pas trahir le secret de maman.
– Est-ce que tu l’aimes ?
– …
– Je veux dire comme elle est, pas seulement parce que les papas aiment les mamans.
Mon père me prend dans ses bras et me sert fort.

A la fin de la semaine nous partons tous les trois au Touquet. Nous construisons un château de sable, nous mangeons des moules-frites en regardant la mer s’éloigner. Mon père et moi courons vers l’eau, jusqu’à ce que ma mère ne soit plus qu’un point lointain. L’eau est froide, nous nous jetons dedans, entre hommes on n’a pas peur. Ma mère nous rejoint avec les serviettes. Elle me frictionne, ça réchauffe. Nous nous dirigeons vers l’hôtel, je tiens mes parents par la main, un large sourire allant de l’un à l’autre.

Nous sommes tristes de retourner, mon père au travail, ma mère à ses supers vilains, et moi à l’école. Mon père nous promet que nous reviendrons. Il tient sa promesse pour la fête des mères. A la plage, je fais la connaissance de Grégory. Sa maman ne se sert jamais de son bras gauche…
– Elle fait quoi avec son bras ?
– Ben, rien !
– Que tu dis !
Je le comprends, il faudrait qu’on soit vraiment copain pour que je lui parle de la particularité de ma mère.

Nous déménageons pendant l’été. Je retrouve Grégory, je suis content d’être dans sa classe. Avec son nouveau travail, mon père ne s’absente plus pour se rendre à des séminaires.

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