Les oranges

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« Pff, pourquoi les gens viennent-ils toujours faire leurs courses en même temps que moi ! » Jacques se gare au fin fond du parking, et remonte l’allée vers les portes du centre commercial. Pas besoin de caddie, la listes des courses est courte, des oranges, du lait et des éponges. Il longe la galerie, indifférent aux vitrines. Il entre, passe les premières gondoles de promotion tout en dépliant son sac réutilisable. Petit sac, petits achats, pas de place pour la tentation. Il aime se sentir malin. Il n’aime pas devoir slalomer entre les chariots laissés n’importe où, les familles qui se déplacent en grappe d’où des enfants s’échappent. Il arrive au rayon des fruits et légumes. Des oranges du Maroc sont au prix spécial de 1,50€ le kilo. Il prend un sac en papier, observe les fruits quelques instants et approche la main de l’un d’eux. Ce qui ressemble à une patte fine et noire apparaît. Il éloigne sa main. La patte disparaît. Il avance la main, la patte surgit. Il dirait même qu’elle est velue. Un frisson le parcourt. Il recule de quelques pas. Un enfant, dont les yeux arrivent à peine au niveau de l’étal, lève le bras pour se servir. Jacques veut l’avertir. Le petit garçon ne lui en laisse pas le temps, il saisit deux oranges, pivote et rejoint sa mère. Jacques se sent bête. Il fait une nouvelle tentative. La patte ressurgit. Il attend quelques minutes mais aucun autre amateur d’agrume ne se présente. Il n’ose plus se servir. Dépité, il se rabat sur les poires qui sont juste à côté. Il se dirige vers la caisse, sort. Il prend une grande respiration, s’énerve aussitôt contre lui-même. Quel idiot ! Il a oublié le reste de sa liste. Il aurait cependant l’air de quoi s’il retournait acheter ce qui lui manque ? Tant pis, il reviendra demain.

Jacques dîne d’un steak et de pommes de terre sautées. Il lave la vaisselle, essuie la table, puis il épluche une poire, la coupe en quartiers qu’il mange devant la télé, un gros poste cathodique, increvable. Cela fait bien longtemps qu’il ne regarde plus une émission en particulier. Il se contente d’une suite d’images et de propos, qui constituent un ersatz de dialogue où il a toujours le dernier mot. La journaliste lance le reportage, un scorpion, encore vivant et fort venimeux, a été retrouvé dans un container de meubles en provenance du Vietnam. Il a peut-être fait le bon choix avec ses poires françaises. Pub. Il emporte l’assiette vide dans la cuisine. Il regarde sa montre, 20h50. Il a le temps de remplir quelques grilles de mots croisés tout en écoutant, d’une oreille distraite, un reportage sur Stanley Kubrick.

Jacques cherche une place dans le parking toujours aussi bondé. « Les gens n’ont que ça à faire, d’aller au supermarché ! ». Il va d’un pas décidé au rayon des primeurs. Les oranges du Maroc sont toujours en promotion. Il y en a autant qu’hier. Ah, ah, s’exclame-t-il, il y a bien un problème, d’autres que moi ont vu les pattes velues. A quelques mètres un employé remplace des cagettes de bananes vides par des pleines. Jacques secoue la tête, il n’aime pas quand des idées saugrenues lui traversent l’esprit. Il scrute longuement les oranges. Tout semble normal ; Sinon, il y aurait déjà eu un scandale, la presse. Il avance la main. Une patte surgit. Il sursaute. Il se frotte les yeux vigoureusement. Il voit des points noirs. Il lève la tête vers les néons. Bien sûr, c’est un effet d’ombre. Et s’il soulevait le fruit pour en avoir le cœur net ? Il tend les doigts et ne peut réprimer un cri. Le fruit a bougé ! Il le jurerait, le fruit a bougé ! Il déglutit. Partir. Vite. Il rejoint les caisses le plus directement possible, allée principale, rayon textile pour femme, sortie sans achat, porte Ouest. Il a peur. Il ne peut pas nier la sueur qui coule dans son dos, le tremblement de ses jambes, la boule dans le ventre. Il contourne le bâtiment pour retourner à sa voiture, garée vers la porte Sud, démarre. Il agrippe le volant, fixe la route, le moteur resté en deuxième, gronde. Il se dit qu’il aurait peut-être dû prévenir un employé.

Jacques épluche sa deuxième poire. Des images de guerre défilent. Un homme en robe d’avocat affirme qu’ils sont satisfaits que Monsieur Machin ait été condamné pour complicité. Il connaissait les intentions du meurtrier et pourtant il n’a rien fait. Grandiloquent, il ajoute : Des pages sombres de notre histoire nous ont enseigné les drames de la lâcheté. Jacques n’a plus envie de poire. Il la range dans une boîte en plastique. Il cherche le numéro du centre commercial, appelle. Bonsoir, je voudrais signaler un problème avec les oranges du Maroc à un euro cinquante… Non, je ne veux pas être remboursé, je n’en ai pas acheté. Voilà, elles sont infestées de bêtes. Comment je le sais si je n’en ai pas acheté ? Elles sont dans les cagettes. Je peux compter sur vous pour transmettre l’information ? Je vous remercie. Bonne soirée Madame. Il raccroche. A la télé, Batman veille sur Gotham.

Il est 22h30. Jacques gagne sa chambre, prépare ses affaires du lendemain, le même pantalon marron en velours, une chemise bleue et des sous-vêtements propres. Il met son pyjama, se lave les dents, vérifie le réveil, 6h, et se couche.

Jacques trouve une place proche de l’entrée. Il commence par les éponges et le lait. Il en a assez de boire son café trop noir et trop sucré.
Le voilà de nouveau devant les oranges. Il jette un coup d’œil autour de lui. Il n’y a pas grand monde, il n’y a vraiment personne. L’homme se dit que le rayon est étrangement vide. Il prend une grande inspiration et saisit une orange. Il la lâche immédiatement en hurlant. Deux pattes sont apparues quand il a saisi le fruit anormalement mou. Il s’imagine la bête se nourrissant de la pulpe et pondant dans la cavité ainsi creusée. Il est persuadé que bientôt les œufs écloront et que des dizaines, voire des centaines de monstre velus coloniseront tous les étals. Il court, court le plus vite possible vers la sortie, passe devant le vigile qui l’intercepte :
– Monsieur, pouvez-vous ouvrir votre sac s’il vous plaît ?
Jacques, les yeux hagards, balbutie :
– Un monstre.. avec des pattes ! Ses petits dans les oranges. Là-bas, du Maroc !
L’agent de sécurité le dévisage.
– Vous n’avez pas payé vos achats Monsieur.
Jacques tend un billet de dix euros.
– Tenez, tenez et surtout dites-leur pour les monstres aux pattes velues.
Jacques tente de partir, l’employé le retient.
– Ce n’est pas la procédure Monsieur, il vous faut passer en caisse.
Jacques abandonne son sac et se précipite à l’extérieur. Le vigile hausse les épaules, met les articles de côté et le billet dans sa poche.
Dehors, Jacques fait les cent pas. Il essaie de se raisonner, quinze degrés, il est à l’abri, ces bêtes-là n’aiment pas le froid, obligatoirement, sinon elles auraient été dans les endives. Il n’achète jamais d’endive, il n’aime pas ça. Sa respiration ralentit. Il s’éponge le front. Il guette l’arrivée de la police, des pompiers, de l’armée. Personne. Attendent-ils qu’un drame se produise ? Il pense retourner à l’intérieur, sermonner l’employée de la veille qui n’a visiblement pas donné l’alerte, obliger le directeur à se rendre à l’évidence. Son corps refuse, ses jambes ne répondent pas, son souffle se bloque. Il se voit se diriger vers sa voiture, démarrer, s’enfuir.

Jacques mange sa dernière poire. La télé martèle qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour. Il soupire. C’est bon aussi les clémentines. Il se dit que demain il achètera des clémentines, du lait, des éponges, et même un faut-filet. La télé parle du suicide d’un jeune agriculteur qui ne supportait plus le poids des dettes. De la viande française se promet Jacques, un beau morceau de race limousine.
Il va se coucher tôt.

Jacques est dans le rayon fruits et légumes. In petto, il se décerne la médaille de héros du quotidien. Il gonfle sa poitrine de la fierté du devoir accompli. Il hèle un employé :
– Vous avez enfin retiré les oranges du Maroc qui étaient à euro cinquante ! Vous en avez mis du temps, votre entêtement était presque criminel.
L’employé ne peut réprimer un haussement d’épaules :
– La promotion est terminée. Nous avons des oranges d’Espagne maintenant.

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