L’épouvantail

Share Button

épouvantailAucune réjouissance ne vint célébrer sa naissance
Il ne fut pas désiré, sinon conçu par utilité
Il ne fut pas dorloté, bercé par des vents indifférents
Il ne vivait pas, il n’était pas, il avait une fonction
Astreint à cet unique rôle, tout rêve était incongru
Affecté à l’épouvante, l’affection était interdite
Réjouissance, conçu, dorloté, vivait, rêve, épouvante

Ses dix doigts ébouriffés, revêches, ignoraient la caresse
Nulle conversation ne sortait de l’esquisse de sa bouche
Ses bras figés en croix ne pouvaient se refermer sur personne
Sa raideur congénitale n’était pas une malfaçon
Mais sa façon de remplir sa mission, à son corps défendant
Droit, dressé dans une fierté désespérée de solitude
Caresse, nulle, croix, raideur, corps, fierté

Un jour, un corbeau curieux se posa sans son accord
Déposa un germe de doute dans son cœur vierge d’émoi
Valait-il mieux que l’oiseau parte ou qu’il reste comme un défi ?
Trahissant là sa faiblesse, son éprouvante défaillance ?
Frémissant d’aise pénible puis de contrariété craintive
Il aurait voulu l’empailler, l’accrocher ferme à son épaule
Curieux, cœur, défi, défaillance, pénible, empailler

Ignorant les représailles qui scelleraient, dès lors, son sort
Il assouplit son ossature en douce couche, en nid câlin
Il en pinça pour un pinson, puis par dépit, pour une pie
Une bécasse, peu loquace, s’attarda dans sa carcasse
Un coucou se lova une nuit dans le replis de sa veste
Puis s’envola sans un regard, ni d’autre égard qu’un vol de graines
Représailles, douce, pinça, carcasse, lova, vol

Lorsque le paysan remarqua ces étranges va-et-vient
Les pousses clairsemées annonçaient déjà misère et famine
Abattu, atterré, coléreux, il prit à témoin les cieux
Cet homme de paille ne valait pas le bois de sa structure
Il méritait la fracture, une rupture sans préavis
Il l’arracha, l’abandonna, gisant désormais sans racine
Va-et-vient, promettaient, cieux, homme, rupture, gisant

Subissant les aléas du temps, il se leva foudroyé
S’étira, héla le héron, emboîta l’aile à l’hirondelle
Il laissa loin cette terre dont il n’était plus le gardien
En refusant d’inspirer la peur, l’exil lui semblait facile
Il mesura son erreur quand il croisa des pigeons vengeurs
Il se fit picorer les yeux, griffer les joues, perforer l’âme.
Aléas, héla, plus, peur, mesura, âme

Le récapitul est un poème à forme fixe. Six strophes de six vers plutôt longs (i. e. à partir de 13 syllabes), comptés réguliers et égaux. Entre chaque strophe un vers donne, en forme de liste, six mots. Chacun d’eux est emprunté à chacun des vers de la strophe précédente. Au bout des six strophes, un vers vient conclure. Les vers ne riment pas.

Taggé , .Mettre en favori le Permaliens.

Laisser un commentaire