Le petit garçon et les épis de blé

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(Disponible en audiotexte dans la rubrique « à écouter »)

Il était une fois un petit garçon qui avait toujours faim. Et plus il mangeait, plus il avait faim. Il passait sa vie dans le cellier, à se gaver des denrées destinées à toute la maisonnée. Un jour, une merveilleuse odeur de viande rôtie l’attira hors de chez lui. Il découvrit une table exquisement dressée de mets en quantité. Son estomac en tressauta de contentement. Sa mère l’invita à s’asseoir, le servit en abondance, le resservit à outrance. N’en pouvant plus de tant de plaisirs, il souhaita s’allonger pour se reposer. Mais gonflé de tant d’excès, il ne put passer la porte. C’est alors que sa mère le chassa : « Je te redonnerai le gîte et le couvert quand tu auras prouvé mériter ta pitance. » Le petit garçon s’assit sur le seuil et se mit à pleurer. La nuit vint, qu’il sanglotait encore. Il supplia sa mère de le laisser entrer. Ce à quoi elle répliqua : « Je te redonnerai le gîte et le couvert quand tu auras prouvé mériter ta pitance. » Comme ce n’était pas une méchante femme, elle lui donna une besace contenant un quignon de pain et une gourde d’eau. Le petit garçon s’en alla.

Il marchait depuis peu, et déjà la faim le tiraillait. Il s’apprêtait à ne faire qu’une bouchée de son pain quand il entendit : « Cela fait si longtemps que je n’ai pas mangé, que je n’aurai bientôt plus la force de mastiquer. » Le petit garçon vit, assis à l’ombre d’un arbre, un vieil homme si chétif et décharné, qu’il l’invita à partager son frugal repas. Au moment de se séparer, l’ancien remit à l’enfant trois épis de blé en lui disant : « Bien utilisé, il y en aura toujours assez. »
Le petit garçon continua sa route. Il marchait depuis peu, et déjà la soif le tenaillait. Il s’apprêtait à vider sa gourde d’un trait, quand il entendit : « Cela fait si longtemps que je n’ai pas bu, que je n’aurai bientôt plus la force d’avaler. » Le petit garçon aperçut, étendu dans le fossé, un vieil homme si chétif et décharné, qu’il l’invita à se désaltérer. Il ne restait que quelques gouttes quand le vieil homme donna trois petits coups sur la gourde, en déclarant : « Bien utilisé, il y en aura toujours assez. »
Le petit garçon poursuivit son périple. Il marchait depuis peu, et déjà une grande fatigue l’envahissait. Il s’apprêtait à rebrousser chemin quand il entendit « Cela fait si longtemps que je marche, que je n’aurai bientôt plus la force d’avancer. » Il remarqua un vieil homme si chétif et décharné, qu’il semblait sur le point de tomber. Ce dernier n’ayant plus très loin à aller, le petit garçon l’emmena sur son dos. Arrivés à une bicoque bancale, le vieil homme lui glissa un sou dans la main, en affirmant : « Bien utilisé, il y en aura toujours assez. »

Le petit garçon marchait depuis quelques temps, quand il arriva près d’un moulin. Il vit un homme, la tête entre les mains, se désolant : « Je suis un homme perdu. » Le petit garçon lui demanda s’il n’avait pas un peu de pain. « Du pain ! » s’écria le meunier, « si seulement j’avais du blé ! » Et il expliqua au petit garçon que le Roi mariait sa fille et que le boulanger attendait la farine pour confectionner les pains. Malheureusement, à cause de la sécheresse, la récolte avait été mauvaise et il n’avait pas assez de céréale. Le petit garçon lui tendit ses trois épis : « Je vous les donne, si vous m’apprenez à moudre la farine.» Devant tant d’ingénuité et de volonté, le meunier accepta, gardant pour lui que trois épis de blé seraient bien insuffisants. L’un enseigna, l’autre apprit. Ébahi, le meunier dut admettre qu’il y avait là bien assez de farine. Il ne restait plus qu’à livrer le boulanger, ce que firent, sans plus tarder, le meunier et le petit garçon.
Arrivés près des fours, ils virent un homme, la tête entre les mains, se désolant : « Je suis un homme perdu. » Le boulanger leur expliqua qu’à cause de la sécheresse, la rivière était à sec et qu’il n’avait pas assez d’eau pour confectionner la pâte. Le petit garçon lui tendit sa gourde : «je vous la donne, si vous m’apprenez à fabriquer le pain.» Devant tant d’ingénuité et de volonté, le boulanger accepta, gardant pour lui qu’une gourde d’eau serait bien insuffisante. L’un enseigna, l’autre apprit. Ébahi, le boulanger dut admettre qu’il y avait là bien assez de miches dorées à croquer. Il ne restait plus qu’à livrer le château, ce que firent, sans plus tarder, le boulanger, le meunier et le petit garçon.
Arrivés à l’entrée du palais, ils furent hélés par un percepteur zélé, qui leur lut l’ordonnance spéciale : « Par décision du Ministre des Finances, et afin de faire face au faste de la dépense, tout fournisseur, désirant honorer sa commande, doit s’acquitter d’un sou. » Le boulanger tenta d’expliquer qu’il pourrait le payer en sortant, qu’il lui fallait livrer pour être rétribué. Imperturbable l’officier continua : «Et si, pour quelque motif que ce soit, la livraison se trouvait retardée, il serait appliquée une pénalité. » « Autant garder mes pains ! » s’exclama le boulanger. « Enfin, si le fournisseur ne livre pas la marchandise commandée, il sera emprisonné. » L’officier se tut, impassible. Le boulanger était atterré, il lui manquait un sou pour connaître la fortune. Il se tourna vers le meunier, qui, tout aussi désargenté, était fort dépité devant tant d’infortune. C’est alors que le petit garçon tendit sa pièce, ce sou bien suffisant pour accéder aux royales dépendances. Le boulanger et le meunier s’en retournèrent, compères échappés de galère, et mieux encore, les poches richement alourdies du prix de leur labeur.

Vint le moment de se séparer. Le boulanger remboursa le petit garçon, remplit sa gourde et le récompensa d’une miche encore tiède. Le meunier lui offrit une brassée d’épi de blé et un sac de farine. Le cœur léger de tous ces présents, le petit garçon s’en retourna chez lui.
« Mère ! Mère ! Accueillez-moi, je peux dorénavant assurer ma pitance. » Fier, il lui montra comment pétrir le pain. Fière, elle le regarda faire. Ils dînèrent de quelques tartines et d’une soupe claire, et firent meilleur chaire qu’en mangeant, solitaires, une sole meunière.

Morale :
En bonne compagnie, point besoin d’excès pour être rassasié.

Contre-morale :
Excès de profusion entraîne la confusion.

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