Le Doudou

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De la tragédie de perdre son doudou

(DISPONIBLE EN AUDIOTEXTE DANS LA RUBRIQUE À ÉCOUTER)

La cloche sonne. Vincent range ses cahiers et ses livres dans la poche centrale de son cartable, sa trousse dans la petite poche de devant. Il ferme son cartable, met son blouson et le boutonne, de haut en bas, prenant garde de ne pas mettre lundi avec mardi. Devant le portail de l’école, la maîtresse lui demande si ça va aller pour rentrer. Vincent hausse les épaules. Cela l’agace qu’il soit le seul de sa classe à qui on pose la question. Il effectue le trajet seul, en faisant toujours bien attention. C’est l’accord qu’il a passé avec sa maman pour ses 11 ans. L’institutrice le regarde s’éloigner.
Il s’arrête au passage piéton et attend que le feu passe au vert pour traverser. Il longe la rue jusqu’au carrefour, tourne à gauche et compte cinq maisons. Il est arrivé. Il récupère la clé qui pend à son cou, ouvre la porte. Il pose la clé dans le vide-poche, son cartable au pied de l’escalier, enlève son blouson, le range dans le placard, échange ses baskets contre ses chaussons, et se dirige vers la cuisine. Sur la table, un bol avec du chocolat en poudre, un paquet de biscuits à la fraise et un mot de sa maman : Mon chéri, j’espère que tu as passé une bonne journée. Le lait est dans le frigo, attention de ne pas en renverser. Chauffe ton bol quarante secondes à la puissance 3. Fais bien tes devoirs. Je t’embrasse fort. Maman. PS : je serai là à 18h. Préviens-moi quand tu es rentré.
Il envoie un texto avant de manger son goûter. Il met son bol dans l’évier et l’emballage de biscuit à la poubelle. Il monte dans sa chambre. Quelque chose ne va pas. Il balaie la pièce du regard. Là, sur le lit. Ou plutôt pas là, sur le lit. Son doudou ! Où est son doudou ? Sa respiration s’accélère. Où est son doudou ? Il vérifie qu’il n’a pas glissé à terre. Où est son doudou ? Son regard revient sur le lit.

Vincent a sept ans.
Les voix de ses parents lui parviennent du salon. Il termine son dessin, maman, papa et lui devant la maison. Il a mis plein de couleurs, sauf du jaune car il n’aime pas le jaune. Il a fait le soleil orange. Il descend leur montrer. Il entend sa mère crier «  pourquoi tu ne l’acceptes pas ? » Il se fige en bas de l’escalier. Son père gronde « il n’y a pas d’attardé dans ma famille. » Le petit garçon s’assied sur la dernière marche, aperçoit le sac que son papa prend quand il va à la pêche. Mais on n’est pas dimanche. La dispute enfle, « il n’est pas attardé, il est autiste ! » Il se recroqueville, se bouche les oreilles et commence à répéter en boucle « Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide ». Même étouffées, les voix lui parviennent. Il se balance d’avant en arrière.
On lui ébouriffe les cheveux. Il lève la tête et voit son père, sac sur l’épaule. Ses lèvres bougent mais Vincent n’entend pas. Les lèvres de son père ne bougent plus. Il enlève ses mains de ses oreilles. Son père soupire « désolé bonhomme », puis se détourne et sort de la maison. La voiture démarre, s’éloigne. Vincent ramasse son dessin tombé à ses pieds.
Le parfum de maman l’enveloppe. Maman est là où papa était avant. Elle s’accroupit, ses yeux sont humides. Elle l’attire vers elle. Il déteste les câlins de chagrin.

Aujourd’hui
Vincent fixe toujours le lit. Il oscille d’un pied sur l’autre. Il consulte sa montre, les chiffres marquent 17h15, l’heure des devoirs. La maîtresse a donné des exercices de calcul. Mais son doudou a disparu. Les devoirs, le doudou. Que dira maman si les devoirs ne sont pas faits ? Il s’assoie à son bureau. Il ouvre son cahier, prend son stylo bleu. Au bout de quelques minutes il se lève, inspecte sous le lit. Rien. Il ouvre la penderie, cherche entre les chemises, les pulls. Rien. Il déplace un à un les livres de l’étagère, Blanche-neige et les sept nains, Pinocchio, Jack et le haricot magique… Jusqu’au dernier, le gros livre des 365 histoires pour s’endormir. Rien. Il gémit. Il sort de sa chambre, descend l’escalier marche par marche, essayant de ne pas faire grincer le bois, traverse le salon, la salle-à-manger, va à la cuisine. La machine à laver fait du bruit.

Vincent a six ans.
Aujourd’hui c’est samedi. Le samedi c’est piscine. Et la piscine, c’est avec papa. Vincent saute de son lit, enfile son maillot de bain, le pantalon, le sweat-shirt et les chaussettes préparés par maman la veille. Il mange ses deux tartines avec de la confiture de fraise et boit son chocolat chaud.
Sa maman lui donne son petit sac de sport et un bisou. Ils arrivent à la piscine dès l’ouverture. Comme ça il n’y a pas trop de monde. Ils s’amusent dans le petit bain avec un ballon en plastique. Vincent rit aux éclats. Le ballon atterrit près d’un groupe de garçons. « On peut jouer avec vous ? » Le père acquiesce. Ça n’est pas du goût de Vincent. Ils se font des passes, d’abord tranquillement, puis de plus en plus vite. Les garçons s’encouragent bruyamment, sautent et éclaboussent tout autour d’eux. Vincent s’écarte un peu. Emporté par son élan, l’un des enfants le bouscule. Vincent avale une grande gorgée d’eau. Il hoquette, hurle. Son père le prend dans ses bras, « calme-toi bonhomme, il n’a pas fait exprès. » Son corps se tord en spasmes violents, son cri s’amplifie dans les aigus. « Il est débile » dit l’un des garçons. Le père de Vincent resserre son étreinte, quitte le bassin et s’engouffre dans les vestiaires. Il met son fils sous la douche : « Ça suffit maintenant, calme-toi. Vincent, fait comme maman t’a appris ». Il obéit et commence à réciter « Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide », une fois, deux fois, vingt fois, puis se tait, reste prostré. « Vincent ? ». Son père essaie de le mettre debout, sans succès.
Vincent ne sait pas depuis combien de temps il est là quand il entend la voix de sa mère : « Chéri ? Viens mon chéri, on rentre à la maison ». Sa mère le relève. Il se laisse sécher, habiller. Son père est déjà parti.

Aujourd’hui
La machine à laver s’arrête. Il colle son nez au hublot. La buée et des gouttelettes l’empêchent de deviner ce qu’il y a dedans. Maman lui a interdit de l’ouvrir. Il se relève et aperçoit la poubelle. Il scrute à l’intérieur. Il fouille du bout des doigts entre les épluchures, le filtre plein de café, les pots de yaourts. Pas de doudou. Il ferme la poubelle, se lave les mains. Il va au salon, consulte la grande horloge. Sa maman lui a appris à lire l’heure avec les aiguilles.

Vincent a trois ans.
Il est à l’hôpital. Ses parents sont avec lui. Ils viennent voir la dame qui pose beaucoup de questions. Elle est gentille, ne le gronde jamais quand il ne répond pas. Ils attendent. C’est long. Sa maman tapote sur son téléphone. Il descend de sa chaise, s’approche d’elle et met ses doigts sur l’écran, rieur.
– Vincent !
Son sourire s’éteint. Il regarde sa maman avec de grands yeux étonnés. Il renifle.
– Excuse-moi mon chéri.
Elle se penche, l’enlace. Il se libère.
C’est leur tour. L’enfant va vers la petite table violette où il y a toujours du papier et des crayons. Il aligne devant lui le rose, le vert, le bleu et le marron mais ignore le jaune. Ses parents et la docteur s’assoient autour du grand bureau blanc. Ils discutent. Ils ne discutent plus. Vincent lève la tête. Sa mère l’appelle doucement : « Vincent, viens mon chéri. »
« Écoute… Ton papa et moi on t’aime très fort, tu le sais ? » Vincent hoche légèrement la tête. « Et on t’aimera toujours même si tu es… Euh… Différent. » Vincent ne réagit pas. « La docteur nous a donné des conseils. Tu verras, ça va bien se passer. On va s’organiser. Je vais t’apprendre des choses simples que tu pourras refaire tous les jours. Tu n’as pas à avoir peur. La docteur dit que tu peux avoir une vie normale. On sera heureux. Tu comprends mon chéri ? » Elle lui écarte une mèche de cheveux. Vincent fixe sa mère, puis son père qui ne dit rien, qui se lève soudainement et sort en claquant la porte. Vincent sursaute et se met à crier. Sa mère le berce pour le réconforter. « Il faudra lui apprendre une rengaine qui l’aidera à se canaliser » dit la docteur.

Aujourd’hui
La petite aiguille est sur le 5, la grande sur le neuf. L’heure des devoirs est passée, il a le droit d’allumer la télé. Mais il n’a pas fait ses devoirs. Mais c’est l’heure à laquelle il a le droit de regarder les dessins animés. Il s’installe dans le canapé. Il triture le tissu de l’accoudoir. C’est moins doux que son doudou. Il se répète « Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide. Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide. Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide…» Il se balance d’avant en arrière. Il regarde l’heure. A la télé, le dessin animé a déjà commencé. Il n’a pas fait ses devoirs. « Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide. » Il se balance d’avant en arrière. Il n’a pas trouvé son doudou. « Atchoum, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Prof, Simplet, Timide. » Maman saura où il est. Maman sera bientôt là.

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