Le Député d’Opposition

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Il est entré en politique comme on entre en religion, avec la conviction d’œuvrer pour un monde meilleur.
Il n’a pas compté ses heures. Il a collé des affiches sur les panneaux prévus à cet effet, sur les murs moins autorisés, sur les affiches des concurrents. Il a tracté sur les marchés, en porte-à-porte, sur les pare-brise des voitures. Il a accompagné le tête d’affiche locale, s’est fait connaître, reconnaître. Aucun chef de section départementale, régionale n’ignore son nom. Il a appris comment parler, quels mots choisir, quelle émotion susciter et partager. Il sait ce que les gens veulent entendre. Son heure est venue.
Aujourd’hui, c’est lui le candidat aux élections. C’est pour lui qu’on colle des affiches et qu’on distribue des tracts. C’est lui qui suscite l’admiration chez les militants de base. C’est lui que les cadres nationaux du parti contactent et viennent soutenir.
Il a mémorisé le nom de tous les encartés, leur situation, leurs tracas. Dès qu’il en croise un dans la rue, il sait ce qu’il doit dire, prendre des nouvelles du genou, du conjoint en recherche d’emploi, du voisin indélicat. Il joue à fonds la séduction. Il serre des mains, embrasse des joues, multiplie les réunions publiques, écoute les doléances et module son discours.
Et vient la consécration, il n’est plus candidat, il est l’élu.

Il est aux portes de l’Assemblée, croit être aux portes du pouvoir. Il entre et découvre les ors de la République. Il est impressionné. Il parcourt les bancs de l’hémicycle, cherchant son nom, sa place attitrée. Il se voit déjà défendre ses textes, pourfendre les mauvais projets. Il s’imagine travaillant dur, sortir du lot et acquérir une stature nationale.
Il souhaite intégrer la Commission des Finances, celle où il pèsera sur la bonne utilisation des fonds publics ; Ses pairs l’envoient à la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, moins prestigieuse, moins télégénique. Qu’importe, cela lui laisse le champ libre pour trouver un sujet en friche. Il saura lui creuser un sillon dans l’actualité, et ainsi se faire une réputation, laisser son nom à une loi, à l’Histoire.
Mais il découvre bien vite la réalité d’être Député de l’opposition. Le jour où il a voulu soumettre une proposition de loi au débat, il n’a jamais réussi à la faire inscrire à l’ordre du jour ; Le nombre de textes est restreint, et l’aura de son auteur parfois plus importante que le sujet lui-même. Pour poser une question au gouvernement, il faut jouer des coudes car chacun espère sa minute de gloire, en glissant la petite phrase qui retiendra l’attention des médias. Quant aux amendements, la question n’est pas de savoir s’ils sont bons ou mauvais, mais de quel bord ils émanent. Il croyait servir le pays, il se retrouve asservi par la discipline du parti. Afin de préserver ses illusions et ne pas devoir refuser ou brader sa voix, il lui arrive de faire l’Assemblée buissonnière.


Un jour de session, ils ne sont que cinq dans l’hémicycle. Se seraient-ils trompés ? Non, non, le Président est à son perchoir, ouvre la séance.
Il sent monter l’excitation. Il sent le même état d’esprit chez les quatre autres. Ils se regardent. Ils expédient l’ordre du jour, et décident de le compléter au gré des frustrations accumulées. Ils votent l’abolition de l’impôt, la fin de la misère et des lunettes chères. Dans la foulée, ils déclarent la guerre à la guerre. Le Président tape du marteau, s’époumone qu’il lève la séance, que ce qu’ils font est illégal et sans valeur. ils lui confisquent son marteau et se déclarent Assemblé Constituante, mettent à bas la Constitution et les Institutions. Ils se proclament Directoire de la nouvelle République. Ils décident de la nommer la République du Bonheur, car qui est heureux ne sera pas tenté de manifester, de se rebeller. Et pour éviter que les gens se sentent malheureux, il faut écarter les râleurs et les grincheux. La « contritude », ou le fait de toujours être contre, est interdite. Toute personne qui s’y adonnera sera emprisonnée. En revanche, celui qui pratiquera le « pouritude », ou attitude volontaire de soutenir activement et avec bon esprit, pourra être décoré de la légion du Bien-être National.
Ils se regardent fiers de leur coup d’éclat. Cependant, chacun sent que, même en comité restreint, il doit toujours y en avoir un plus chef que les autres. Comment le désigner ?
– Et si chacun proposait celui qu’il juge le moins apte à remplir cette fonction ? propose l’un d’eux.
– Mais, lui rétorque-t-on, cela équivaut à voter contre. Tu es indigne de notre nouveau système.
Il est excommunié, ils ne sont plus que quatre. Le Député d’opposition propose à l’un d’eux de s’allier à lui, en échange du poste de Premier Ministre. Il l’emporte.
Sa première décision est de décréter son pouvoir absolu en tant que Député-Président. Les trois autres crient au scandale et entrent en opposition. Il les accuse d’enfreindre la loi de la contritude et en appelle aux forces de l’ordre. Ces dernières, qui se sont assurées qu’il ne s’agissait pas du tournage d’un film, interviennent et arrêtent tout le monde. Le Député-Président hurle au coup d’État.

En famille, au bar ou au boulot, les citoyens se demandent encore s’ils doivent pleurer de rire ou de dépit devant cette pantalonnade.

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