De Taule et de Papier

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Émeline finit de vider le chariot des livres rendus. Elle remet à sa place un ouvrage laissé au mauvais endroit, redresse une rangée de BD menaçant de tomber. Elle prend ses affaires. Coralie attend qu’elle l’ait rejointe pour éteindre. Elles ferment la porte, se font la bise, « bonne soirée et à demain ! ».

Sur le chemin, Émeline achète une demie-baguette, s’arrête pour discuter quelques minutes avec sa voisine dont le chien est souffrant. Elle trouve dans sa boîte aux lettres un courrier de l’association « Plume d’Air ». Elle dépose son sac et son manteau, range le pain dans la huche, s’assoie à son bureau et décachette l’enveloppe.

Madame Jeanne,
Marcel, que je connais de dehors, vient d’être incarcéré et il me cherche des noises. Il veut profiter que je distribue les livres. Mais les matons font attention et je veux pas perdre ma place, aussi par rapport à vous. Je veux pas passer pour un faible mais je veux pas aller au trou. Écrivez-moi vite, vous avez toujours de bons conseils.
Raymond

Émeline s’attelle sans tarder à répondre. Deux heures, une pomme et un yaourt plus tard, il n’y a que des ratures. Que dire ? Valoriser les bonnes actions, partager les petits détails du quotidien, elle peut. Elle a même eu une formation pour cela. L’intervenant avait également insisté sur l’importance de ne pas donner de conseils sur la conduite à adopter envers d’autres prisonniers, car, depuis une cellule, certains propos peuvent prendre une tout autre dimension. Elle ne connaît de l’incarcération que ce que lui en ont raconté les différents détenus avec qui elle a correspondu. Émeline feuillette les précédentes lettres de Raymond, s’arrête sur une des toutes premières.

Madame Jeanne,
Je suis très content d’avoir reçu votre lettre. C’est pas vrai que j’ai rien fait, mais vous verrez, je suis pas un mauvais gars.
A midi on a eu des haricots verts. Faut voir les rations qui nous mettent, ils nous prennent pour des gonzesses. A la douche j’ai eu celle qui coule trop chaud ou trop froid. Pensez pas que je suis un geignard, mais je vous jure qu’ici dedans le bourgeois y tiendrait pas. C’est comment pour vous dehors ?
Raymond

C’était il y a trois ans. Depuis, lettre après lettre, elle a accueilli sans jugement les mots de Raymond, la colère s’est estompée, une envie d’autre chose a émergé. Elle lui a fait découvrir son monde de livres. Il travaille même à la bibliothèque de la prison maintenant. Mais là, elle ne sait que recommander. Elle laisse la tâche inachevée, se promettant de terminer le lendemain.

« Dépêche-toi Emeline ! » Coralie la presse de finir son déjeuner car elle veut lui montrer des faire-part de mariage. « Celui-là plaît à Julien, mais il est ultra-guimauve, tu ne trouves pas ? Celui-là je l’adore, mais Julien n’en veut pas, je suis sure que c’est parce que je déteste le sien. Celui là, c’est le préféré de ma belle-mère, donc no way. » Coralie passe de l’un à l’autre rapidement, Émeline se limitant à quelques hochements de tête et commentaires laconiques, « hum », « évidemment », « c’est bien aussi ». Coralie applaudit « Merci, j’étais sure que tu pourrais m’aider ! »
Il est temps de se remettre au travail.

– Excusez-moi Madame, je ne trouve pas le Passe-Muraille.
Émeline vérifie sur son ordinateur. Il devrait être en rayon, il a dû être déplacé. Je vous accompagne jeune homme.
Elle se souvient de ces années où la recherche se faisait sur des fiches cartonnées, qu’il fallait veiller à ne pas corner, à ne pas ranger au mauvais endroit, à renseigner de façon lisible ; le temps perdu parfois pour une erreur de classement ! Elle pense à Raymond qui tient son registre de prêt à la main. Ils partagent souvent des anecdotes, elle sur les cartes d’abonnement perdues, les livres non rendus, lui sur les magazines retournés avec des pages déchirées, les romans qui intéressent les prisonniers. Elle lui a suggéré certaines œuvres, mais le budget de la bibliothèque ou le refus de la Direction n’en permet pas toujours l’achat. Elle a hâte de finir sa lettre. Il faut absolument la poster demain.

En rentrant, elle trouve un autre courrier réexpédié par « Plume d’Air ». Elle l’ouvre avant même d’ôter son manteau.

Madame Jeanne,
Aujourd’hui je me suis battu. Cette raclure dit que dedans ou dehors je fais partie du clan. Je veux pas. Je veux m’en sortir. Mais je veux pas passer pour un faible. Quand je verrai le juge pour ma liberté conditionnelle la semaine prochaine, j’aurai un coquard. Qu’est-ce qu’il va penser ? J’avais un bon dossier, avec mon CAP, ma bonne conduite et tout. Mon avocat était optimiste. Mais maintenant… Je sais plus.
Raymond.

Elle s’assoie à son bureau, saisit son stylo, réfléchit quelques instants puis se lance. Elle l’exhorte à tenir bon, à rester positif. Elle lui raconte que depuis deux jours un chaton l’attend devant chez elle. Elle lui a laissé une soucoupe de lait sur le rebord de la fenêtre. Comment pourrait-elle l’appeler, a-t-il une idée ? Elle signe. Émeline tapote des doigts sur son bureau. Elle pioche une lettre de Raymond.

Madame Jeanne,
Ça y est, je l’ai décroché. J’ai mon CAP. Vous pouvez pas savoir ce que je suis fier. Vous y avez cru pour deux et j’ai pu aller jusqu’au bout. Grâce à vous ma mère sera contente de moi. Peut-être qu’elle viendra me voir. Je sais que ça lui fait loin depuis qu’elle a déménagé. Je l’appellerai cette semaine. Mais je voulais vous le dire à vous en premier. Je me vois déjà tailler des arbres. Je tondrai peut-être un jour votre pelouse.
Encore merci.
Raymond, ouvrier paysagiste diplômé.

Elle avait jeté un coup d’œil aux deux pots de géranium qui agrémentait sa courette. Elle avait envisagé lui envoyer une boîte de chocolat, mais l’association Plume d’Air n’avait pas pour objet l’envoi de colis, et veillait à ce que les relations restent exclusivement épistolaires.

Son stylo tremble légèrement au-dessus de la feuille. Elle hésite. Tant pis pour les consignes de respect de l’anonymat. Elle ajoute en PS : Je m’appelle en réalité Émeline et vous pouvez me joindre au 06 65 48 97 53.

Émeline déjeune seule. Coralie avait rendez-vous avec son Julien. Elle ne cesse de songer à Raymond, à sa lettre qui lui parviendra dans quelques jours, à ce numéro de portable, à cet appel qui viendra peut-être. Elle décide de consulter les archives du journal local. Elle tape le nom de Raymond sur son ordinateur. En quelques secondes, plusieurs résultats s’affichent. Elle ne s’était jamais informée sur le passé de Raymond, se contentant de ce qu’il lui racontait. Cela aussi fait partie des préconisations de l’association, ne pas savoir pour ne pas être influencé, laisser le détenu se livrer. Elle a peut-être donné son prénom et numéro de téléphone à un braqueur, un tueur, un violeur. Elle frissonne. Elle s’apprête à cliquer sur le premier article. « Émeline, tu es là ?  Il faut que je te raconte ! Julien veut m’emmener aux Seychelles pour notre voyage de noces ! Aux Seychelles ! T’imagines !». La jeune fille apparaît, les joues roses de bonheur. Émeline efface sa recherche.

Dix jours ont passé. Émeline trouve une petite enveloppe dans sa boîte aux lettres. C’est le faire-part de Coralie. Émeline esquisse un sourire puis soupire. Raymond n’a ni écrit, ni appelé.
A l’association « Plume d’Air », on recherche un nouveau correspondant pour Raymond.

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