Changement de régime

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La recette était bien mince, un ticket de métro et trois chouquettes, qu’une jeune fille lui avait laissées après en avoir calculé l’équivalent en calories. Il se mis debout péniblement, ces expériences n’étaient plus de son âge, et se dirigea vers le QG, Quartier de la Générosité, Fondation Générale en charge de l’indice d’indifférence de la population installée en zone de forte densité.

Cela faisait trois jours de suite qu’il tentait la fortune. Le premier jour, il s’était posté aux portes d’un temple. Un enterrement y avait lieu. Une voix voilée de crêpe noir, plus empreinte d’amertume que de souvenirs, l’avait prié de déguerpir. Le deuxième jour il avait élu point de chute à côté d’un point chaud. Il avait recueilli quelques sourires contrits, des refus onctueux, des regards dédaigneux et un coup de pied donné en toute hypocrisie. Il avait quémandé, il avait insisté, mais avait fait chou blanc. Voilà, conclut-t’il, le maigre résultat de trois journées de mendicité.
Ils se regardèrent atterrés, l’indice d’indifférence s’envolait vertigineusement. Comment faire revenir ces gens à plus de compassion ? Ils se creusèrent la cervelle. « Les premiers qui seraient les derniers » avait fait long feu, car même les dévots, dont on avait gavé la foi de devoir de charité, avaient retourné cette dernière à leur profit en édictant que « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Lorsqu’ils avaient expérimenté le cercle des bonnes actions, « quand je donne à l’un je reçois d’un tiers», ils s’étaient heurtés au besoin de gratitude, chantage sirupeux qui consiste promettre d’aider sans contre-partie… Enfin, pas tout de suite. Ils avaient ensuite élaboré le Keynésianisme ; L’Etat Providence était vite devenu la tarte à la crème d’hommes politiques, sans autre idée que celle de lever l’impôt qui solutionnerait la situation, promis-juré cette fois ça fonctionnerait. Ou pas.
Bref, les membres du QG se trouvaient forts démunis. Micro, macro, rien ne marchait.
– Et si tout le monde était pauvre, personne ne serait pauvre ! S’écria l’un.
Les autres haussèrent les épaules, il n’avait que trois mille ans et encore une pincée de fraîche naïveté.
– Et si tout le monde était riche ? Le titilla celui qui revenait de la rue, et dont l’arthrose ravivée rendait de méchante humeur.
– Ben non, car l’argent ne fait pas le bonheur.
– Parce que la pauvreté tue le malheur ? S’agaça un troisième, dépité par tant d’échecs.
– Vous êtes cynique. Vous nécessiteriez un bon coup de fouet pour retrouver le sens de notre mission.
Ils se regardèrent hébétés. Le petit avait raison. Ils s’étaient fourvoyés dans les méandres de l’humanité. Ils tremblèrent, les murs de leur QG s’émiettèrent. Ce qu’ils croyaient être le ciment de la société perdait les eaux, il ne restait que le sable des faux-semblants s’effritant lamentablement. « Le monde douille car on fait l’andouille ! » s’alarmèrent-ils en chœur. Ils ouvrirent les yeux sur leur QG délabré et réagirent. Ils colmatèrent, renforcèrent les fondations, sans prendre le temps pour la décoration. Cela n’empêcha pas, que quand ils eurent fini, le monde s’était écroulé, fragile pièce démontée.

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