C’est quand demain

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La mère avait décrété que ce lundi était tellement particulier, qu’il convenait de mettre ses habits du dimanche. Le père avait grogné, avant d’obtempérer. Il avait enfilé son costume de mariage, qui rétrécissait à mesure que son ventre grossissait. La mère s’était enfermée dans la salle de bain, mise en pli de bigoudis, robe en vichy, sac et chaussures assortis. Le père l’avait copieusement complimentée. Puis ils s’étaient chaudement couverts, et avaient emmitouflé le bébé.. Bras dessus, bras dessous, elle poussant la poussette, ils avançaient en toute confiance. Quand ils trouvèrent porte close, ils perdirent de leur assurance. Que faire ? Patienter sans savoir combien de temps ? Impensable ! Guetter en s’installant à l’estaminet ? Inenvisageable ! S’en retourner ? Et devoir tout recommencer ? Là était la moins mauvaise solution. Ils rebroussèrent chemin, s’agrippant à la poussette, la mère accrochée au bras du père. A un jet d’yeux de leur maison, ils le virent. Il était devant chez eux, sonnant et pestant fort. Il s’approcha de la fenêtre et y colla son nez. Il se redressa et regarda alentours, les aperçut.
– Où étiez-vous donc ?
– Nous nous sommes présentés chez vous, mais vous n’y étiez pas, répondit le père.
– Évidemment, puisque j’étais ici. Nous pourrions peut-être entrer pour discuter.
– Vous n’y pensez pas, répliqua la mère.
– Pourquoi ? S’étonna l’homme en noir, excepté son col blanc et sa tonsure grisonnante.
– Il n’y a personne à l’intérieur pour vous accueillir.
– Ah, vacilla-t’il. Dans ce cas, je m’en voudrais d’insister. Allons au presbytère.
– C’est que vous n’y êtes pas, se récria le père.
– En effet, je ne saurais vous le discuter. Disons demain à la même heure ?
– A la même heure ? Douta le père, si c’est à la même heure que maintenant, il se peut que vous soyez absent.
– Et demain un peu plus tard ?
– Cela me paraît plus raisonnable.
– Mais pas trop tard, car la nuit tombe tôt, précisa la mère.
– Et bien, c’est décidé, je vous attends demain, mais pas trop tard.
L’homme d’église les salua, et se dirigea vers là où il n’était plus attendu.

Le lendemain, le père remit son costume des grandes occasions. La mère revêtit la même robe, se lamentant sur le manque de dimanche dans la semaine, qui lui empêchait toute variation de tenue. Ils enfilèrent leurs chauds manteaux, et rajoutèrent une couverture dans le landau. Ils marchaient à petits pas transis, pressés d’arriver tôt. Personne ne fit échos à leurs coups de butoir.
– Est-il déjà trop tard ? Demanda anxieusement la mère.
– Espérons qu’il apparaisse bientôt. Ma cravate me serre bien trop.
Le frimas ayant transformé en une éternité les quelques instants de l’attente, ils firent demi-tour, déçus et grelottants.
– Nous n’aurons qu’à revenir demain, à un autre moment, soupira le père.

Mardi matin, les parents se parèrent de leurs atours du dimanche, un peu moins flamboyants que les jours précédents. Le père avait opportunément tâché sa cravate. La mère l’avait nettoyée, afin qu’elle soit propre et repassée pour noël qui approchait. Ils disparurent sous les bonnets, les écharpes et les gants. Elle blottit son fils contre sa poitrine car la neige, qui tombait, rendait malaisé le maniement de la voiture d’enfant. Deux pas en avant, un pas en arrière, ils n’osaient préjuger de l’amabilité de la porte du curé. Elle s’ouvrit grand, accueillante, et ils se précipitèrent de peur qu’elle ne leur claquât au nez.
– Je vous ai guetté hier…
Le père ouvrit la bouche et son manteau.
– …Avant que je ne doive partir, enchaîna le curé.
– Si fait, nous sommes venus, mais vous ne nous attendiez plus, se désola la mère.
– Madame, j’en suis confus. Mais lorsque la faucheuse menace, il me faut accourir toute affaire cessante, afin de lui couper l’herbe sous les pieds.
– Quel malheur, quelqu’un est mort ? S’enquit, tragique, la visiteuse.
– Mais auparavant, il put recevoir l’extrême onction dans les meilleures conditions, se rengorgea le Ministre de Dieu. N’en parlons plus, avez-vous amené votre nouveau-né ?
Elle le sortit d’entre ses seins, et l’offrit tel un veau d’or que l’on adore. L’abbé s’en saisit.
– Mais il est brûlant.
L’enfant confirma par un éternuement. Tous ces allers et retours l’avait grippé. Ils convinrent de se revoir lorsqu’il serait guéri, le mieux étant d’aller consulter le médecin au plus vite.

Bien qu’il ne les espérât point, il était présent.
– Interdiction de lui remettre le nez dehors avant une semaine.
– Mais, Docteur, voulez-vous dire que vous le gardez ici ?
– Que nenni, c’est à vous de le soigner.
– Mais comment allons-nous faire pour rentrer chez nous ? Il n’existe pas de dedans du dehors !
Ne goûtant pas ces atermoiements, l’homme de science les congédia. D’autres patients s’impatientaient. La mère enveloppa son nourrisson de sa chaleur, contre son cœur. Elle courut sans ralentir jusque chez elle, les trottoirs glissants l’empêchant d’aller rapidement.

Le petit ne leur en tint point rigueur ; Il fut totalement remis le 25 décembre. Les parents revêtirent leurs habits du dimanche, puisque c’était jour de fête, et se rendirent au presbytère avant la messe.
– C’est pour quoi ? Questionna le curé encore endormi.
– Voici Christophe le bien portant, triompha le père.
– Que me vaut votre visite ?
– Nous arrivons trop tard ?
– Je dirais bien assez tôt, il est à peine 7h.
– Pour notre affaire ? Douta le père.
– Effectivement, il n’est plus l’heure depuis sept heures. Dans la crèche vivante, il ne pouvait y avoir de place vacante.
– La messe de minuit est dite, ne put que confirmer la mère contrite. Nous qui l’avions gardé dans l’innocence de la naissance, il va falloir penser à le faire baptiser.
– Immédiatement cela m’est impossible, je dois me préparer pour l’office matutinal, s’excusa le curé. Mais revenez sans tarder.
– Dès tantôt ? Proposa la mère.
– Disons plutôt demain, je ne peux vous recevoir plus tôt. Tout vient à point à qui Dieu prête vie, pontifia l’homme de foi.

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Une réponse à C’est quand demain

  1. Robert dit :

    Des gens simples mais, très compliqués.

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