Un feu sans flamme

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Je ne sais pas si c’est le froid, l’odeur acre du feu éteint, l’humidité qui s’insinue ou tout à la fois, mais me voilà réveillé, transi sous mes couvertures. Je sais que je ne pourrai pas retrouver le sommeil sans les crépitements du bois, la chaleur de la bouillotte qu’il me faut remplir. Je me lève, déplie mes jambes raides d’arthrite, assouplis mes doigts engourdis. Je me traîne jusqu’à la cheminée, remets des brindilles, une bûche. Ma vue n’est plus très bonne, mais je peux m’en passer dans cette obscurité. Je cherche à tâtons la boîte d’allumettes, en craque une. La flamme tremble, à moins que ce ne soit ma main. Des flammèches lèchent le bois, deviennent plus vaillantes. Elles sont loin les flambées d’autrefois. Le feu s’alimentait de nos rires, de nos chants. Aujourd’hui je suis seul. Le feu se nourrissait du gras de la viande qui rôtissait. Aujourd’hui je me nourris de rien. Le feu s’illuminait de nos joies, de nos fêtes. Aujourd’hui, les seules lumières qui dansent sont celles devant mes yeux, quand je me lève trop vite.

Le matin s’immisce par les interstices des volets. Le sommeil attendra la nuit prochaine. L’eau, que j’avais mise à chauffer, sert à allonger mon bouillon. Je ne me rappelle pas depuis combien de temps je rallonge ce bouillon. Je ne me rappelle plus du goût qu’il avait. Je bois l’eau, me convainquant qu’il s’agit d’une soupe claire. Le chaud me fait du bien. Je m’emmitoufle dans ma cape de laine et vais ramasser du bois. Je ne me rappelle pas m’être servi de ma hache, mes forces m’ont abandonné depuis déjà tant d’années.
A mon retour, je trouve la porte grand ouverte, le feu soufflé. Je ferme la porte mais le froid s’est déjà invité. Autrefois je ne craignais aucun frimas. Autrefois, nous faisions feu de tout bois, y ajoutions des pomme de pin, et la maison embaumait de mille senteurs. Parfois, quand l’un de nous jetait de l’huile sur le feu, cela jetait un froid. Mais on étouffait bien vite la discorde. On ravivait les braises et l’ambiance se réchauffait. Sauf une fois.

J’avais pris l’habitude d’emmener mon garçon dans la forêt, et lui enseignais mon métier de bûcheron. Il était doué. Il avait acquis le coup d’œil pour sélectionner les arbres, le coup de hache pour entailler leur tronc. Je le voyais déjà prendre ma succession. Il aimait faire le repérage. il se promenait, puis revenait lorsqu’il avait trouvé l’arbre parfait. Il s’enfonçait dans la forêt de plus en plus loin, de plus en plus longtemps. Il m’affirma même un jour qu’il était sorti du bois. Je n’y prêtai pas attention.
Un matin il m’accompagna, disparut entre les sapins, et ne revint plus jamais. Je l’attendis jusqu’au crépuscule et rentrai, fort inquiet. Ma femme fulminait sur le seuil. Mon fils avait laissé un mot, bien caché derrière les fagots, disant qu’il s’en allait chercher l’aventure en ville.
Elle me tendit le papier, se retourna, et me claqua la porte au nez.
Je passai une nuit blanche sans étoile et partis tôt, l’aube et l’humeur encore sombres.

Je cherchai mon fils chez les ébénistes, les menuisiers, les charpentiers. Sans succès. Je me rendis dans la cité suivante, puis la suivante et aussi la suivante. En vain. Arrivé aux confins du pays, je fis demi-tour. Je tapai à la porte des ramoneurs, des imprimeurs. Je tombai sur une affiche annonçant l’arrivée d’un théâtre ambulant. Je découvris que mon fils était devenu un saltimbanque qui brûlait les planches. Je ne l’avais pas retrouvé mais je savais où le trouver. Je rentrai vite chez moi pour en faire part à mon épouse. Lorsque j’aperçus la maison, je m’étonnai de ne pas voir de fumée. J’entrai. Je compris. Ma femme ne m’attendait plus. Elle s’était éteinte.
Je sentis se former au creux de mon cœur une boule de colère. Pourquoi n’y avait-elle pas crû suffisamment ? Comment un fils peut-il oublier ses parents ? Pourquoi n’étais-je pas revenu à temps ? Je tombai à genoux et sanglotai. Je ne sais pas combien d’heures je suis resté ainsi.
Je me suis réveillé, allongé près du foyer tapissé de cendres. J’ai rallumé le feu, mis la soupe à chauffer. Je ne suis pas aller voir mon fils. J’ai eu trop peur d’attiser ma douleur. Depuis, je survis avec ce froid en moi qu’on appelle regret.

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