Les Chroniques du Reconfinement n°8 : l’usine, dernier bastion de la vie sociale

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L’usine, dernier bastion de la vie sociale

ça y est, j’ai supprimé toutes les adresses de mes amis, de ma famille. Je ne serai plus tenté d’aller leur rendre visite. Ma vie sociale se résume aux collègues, mais à distance, chacun sur sa ligne de production, des pauses par petit groupe, une circulation millimétrée. A l’atelier on avait déjà un fléchage de la circulation, mais maintenant c’est jusque dans le parking. On voit l’équipe de nuit de loin, seul le chef d’atelier les croise pour faire le rapport de la journée. Le premier jour, on se l’est joué exfiltration, comme dans les films. On a synchronisé nos montres, longé les murs, on s’est aplati sur le sol et on a crié victoire dès qu’on a été dehors et que Dominique a brandit le sac de boulons qu’on s’était donné pour mission de libérer. Il l’a ramené le lendemain, disant qu’ils ne valaient pas un clou. Ça nous a fait rire, mais le patron, il a bien vu que toutes ces règles de barrière sanitaire ça nous rendait un peu morose. Alors il a acheté un babyfoot, et a rallongé les pauses. On turbine plus longtemps, mais on s’arrête aussi plus longtemps. Francis, le délégué syndical a crié au scandale, que le patron achetait la paix sociale. Puis il a ajouté, goguenard : « c’est bon j’ai rempli mon devoir syndical en poussant ma gueulante. Maintenant c’est où qu’on s’inscrit pour le tournoi de babyfoot ? » Je ne me rappelle pas qu’il ait été autant applaudi.
L’autre jour, Dédé a huilé les poignées du babyfoot. On n’a pas entendu les gars gueuler parce que les machines ça fait encore un peu de bruit, mais rien qu’à les imaginer ça nous a bien fait rire. La vengeance n’a pas tardé. Nicolas a ramené des cookies faits pas sa femme, une tuerie d’habitude. Les cookies, hein. Mais là, elle y avait mis la dose de piment ! J’en ai pleuré de la morve.

L’autre vendredi, Monsieur Firmin nous a offert un pot sur le parking. On a été content d’apprendre que l’entreprise tenait le coup. Même Francis a bu à la santé du patron. Bon, il n’a pas pu s’empêcher de ronchonner que ça avait moins de gueule que ses barbecues de piquet de grève.
C’était sympa hein, je ne dis pas, mais ça m’a fait penser que ça fait un bail que je n’ai pas été au bistrot. Le dimanche matin c’était sacré. On s’en jetait un coup, on jouait au quinté. Quand je rentrais, Mathilde râlait que je puais le Ricard, que j’étais qu’un pochtron. On se disputait, elle me reprochait que j’avais trop parié, que j’avais gagné et tout bu, que le rôti était cramé. ça mettait l’ambiance à la maison. Maintenant c’est un peu trop calme, le rôti est rosé. J’entends Mathilde soupirer. Je sens bien qu’à elle aussi ça lui manque mes dimanches au bistrot.

Une autre qui me manque c’est Suzie, notre petite réceptionniste. On ne la voit plus depuis qu’elle télétravaille. Du coup, on l’appelle parfois à la pause :
Plastic Firmin bonjour. En quoi puis-je vous aider ?
– Bonjour, je voudrais parler à Madame Lacadence.
Monsieur et Madame Lacadence ont un fils. Comment s’appelle-t-il ? Qu’elle nous a rétorqué du tac-au-tac.
– …
– Bastien !*
Ça nous a fait marrer. Elle est toujours joyeuse, Suzie, et tellement fraîche avec ça que je n’ai pas pu m’empêcher de croquer dedans une fois. Mais chut… ça, c’est un secret d’usine.

*Bas..Tien la cadence (pour les non amateurs de jeu de mot pourri)

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