La Princesse Agriculture

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Au royaume de Belle Campagne, la Reine Terre et le Roi Ciel avaient convié les habitants pour fêter la naissance de leur fille Agriculture. Tous furent charmés par la joliesse et le sourire du bébé. Casquette à la main, et main sur le cœur, ils firent serment de pourvoir à tous les besoins de l’enfant. Ainsi fut fait. Année après année, les paysans prenaient soin de leur Princesse, qui s’épanouissait dans les champs et les vergers.

Dans la contrée voisine de Grise Cité, le Roi Commerce était fort préoccupé. Malgré toutes les transactions réalisées par ses sujets, la famine guettait. Il convoqua sa Conseillère Spéciale Grande Distribution et son bras droit Intermédiaire. Ces derniers lui parlèrent du Royaume de Belle Campagne, où les provisions poussaient à profusion. Ils proposèrent au Roi de passer contrat. Ce dernier valida, et demanda que l’on préparât son équipage. La Conseillère Spéciale Grande Distribution l’en dissuada promptement, arguant qu’il serait plus efficace de négocier avec chaque paysan séparément. Le Roi Commerce en comprit immédiatement les avantages, et ainsi fut fait.

La Princesse Agriculture avait maintenant 18 ans, et continuait à recevoir les hommages des habitants. Mais depuis quelques temps, ces derniers ne cessaient de lui demander plus de rendement. Et par on ne sait quel mystère, plus la Princesse s’y employait, plus les ressources manquaient.

Un jour, la Reine rassembla les villageois et leur annonça que sa fille se mourait d’un mal inexpliqué. L’assistance fut saisie d’effroi. Quelle tragédie ! Comment allaient-ils honorer leurs contrats ? Et c’est ainsi que chacun se rendit compte que les largesses de la Princesse avaient servi à remplir les porte-monnaies de ses sujets et les estomacs de Grise Cité. La Reine Terre trembla de colère et décréta :
– Puisqu’il en est ainsi, je vous ordonne de laisser vos champs en jachère pendant une année entière.
– Mais comment allons-nous faire ? s’affolèrent les paysans.
– La Princesse Agriculture se meure, et c’est sur vous que vous pleurez ? Allez donc voir Grise Cité, à qui vous avez tout cédé.

N’ayant pas vraiment le choix, les paysans se rendirent sur le grand marché de Grise Cité. Quel ne fut leur étonnement, quand ils découvrirent que les prix affichés étaient bien supérieurs à la rémunération versée. Ils commencèrent à se lamenter, jamais leur petit pécule ne leur permettrait de tenir jusqu’à l’été. Ils se présentèrent au château, demandèrent à être reçus par la Conseillère Spéciale Grande Distribution et son bras droit Intermédiaire. Ainsi fut fait.
– Conseillère Spéciale, nous n’avons plus assez de nourriture dans nos greniers.
– Achetez donc dans nos magasins ce dont vous avez besoin. Nous avons des fournisseurs de toute première qualité, répondit la Conseillère Spéciale.
– Mais ce sont nos produits que vous vendez fort cher ! Il faut que vous nous les rétrocédiez au prix où vous nous les avez payés.
Intermédiaire éclata de rire.
– Mais vous êtes bien naïfs, cela est impossible. Vous voyez, nous avons dû acheminer vos marchandises jusqu’ici, les emballer, puis les distribuer auprès de tous les revendeurs du pays, à qui il revient de les écouler désormais. Cela coûte beaucoup d’argent.
– Mais pourquoi tant d’intermédiaires ?
– Parce qu’à Grise Cité nous ne produisons rien ; Nos concitoyens se rétribuent sur les étapes ajoutées.
– Mais, Madame la Conseillère Spéciale, supplièrent les Beaux-Campagnards, si vous ne nous aidez pas, nous ne pourrons plus honorer nos contrats.
A ces mots, la Conseillère Spéciale les chassa en les menaçant : « Livrez-nous vos victuailles ou je vous laisserai sur la paille ! ».

Les paysans retournèrent à Belle Campagne terrifiés. Ils ne purent faire autrement que d’aller trouver le Roi. Le Roi Ciel, furieux, tonna «S’ils veulent la guerre, qu’ils se préparent à la subir dans leurs chairs, loin de leurs quartiers d’affaires ! Rentrez chez vous, calfeutrez- vous, je convoque Le Déluge dans l’heure.» Ainsi fut fait. De gros nuages obscurcirent le soleil et des gouttes se mirent à tomber, de plus en plus grosses, de plus en plus drues. Au Royaume de Belle Campagne, les villageois voyaient la terre se gorger d’eau, les rivières gonfler et se diriger vers Grise Cité. Là-bas, la pluie ruisselait sur les toits et les trottoirs. Toute la Cité fut bientôt inondée et les citadins paniqués.

Le Roi Commerce, après une réunion de crise, décréta la lutte contre le trafic de parapluie, l’importation de 10 000 chameaux, la réquisition de tous les récipients disponibles, et demanda que chacun, dans un élan solidaire et unitaire, fasse bouillir le plus d’eau possible. Chacun s’y mit avec entrain, provoquant un brouillard sans précédent. Il faisait froid et humide, plus personne n’avait envie de sortir ni de consommer. Le souverain réunit son conseil en urgence, car l’activité était au point mort et cela devait cesser, ou plutôt recommencer. Certains proposèrent d’ériger un dôme au-dessus de la ville, d’autres de fabriquer des canoës avec du plastique recyclé, ou encore de construire une immense piscine à remous. Mais il fallut se rendre à l’évidence, la Cité ne disposait d’aucun moyen de production. Le roi Commerce n’eut d’autre solution que d’ouvrir des négociations avec son voisin le Roi Ciel. Ce dernier, qui savait se montrer clément, lui promit le retour du beau temps contre l’annulation des engagements qui liaient ses paysans. La paix fut signée.

Cependant le Roi Commerce devait toujours nourrir ses habitants. Soucieux, il s’apprêtait à repartir quand il aperçut la Princesse Agriculture. Elle vint le saluer et lui souhaiter bon voyage. Le Roi Commerce comprit combien il avait été mal conseillé, et lui présenta ses respects.

Revenu à Grise Cité, il fit quérir son neveu : « Je veux que tu ailles à Belle Campagne et que tu t’attires les faveurs de la Princesse, sans leurre ni fausse promesse ». Ainsi fut fait. Mais les paysans se méfiaient et veillaient de près.

Quand il fut acquis que les deux jeunes gens s’aimaient d’un amour pur et généreux, les Beaux-Campagnards accordèrent leur confiance et leur amitié au neveu.

Au royaume de Belle Campagne des noces se préparent : celles de la Princesse Agriculture et de Son Altesse Circuit-Court du Duché de Vente Directe de Grise Cité.

Morale : Provisions valent mieux que transactions.

Contre-morale :
Qui veut tout, s’achemine vers la ruine
Qui cède tout, bientôt criera famine
Mais l’être humain est ainsi fait
Qu’il ne sait pas mesure garder

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