Coincé dans les WC

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Je ne vais pas pouvoir me retenir. Dans la vitrine des desserts, la dernière part de tarte aux pommes me fait de l’œil. Je la réserve auprès de la petite serveuse en passant. Je ne peux pas me retenir, rapport à mes hémorroïdes. Il faut que j’en profite quand ça peut glisser tout seul.

Je choisis le troisième WC, celui du fond. Il y a un système d’abattant auto-nettoyant. Ces routiers sont vraiment de mieux en mieux. Me voilà assis, le pantalon sur les chevilles, à attendre que ça vienne. Surtout ne pas pousser, rapport à mes hémorroïdes. La porte claque, des pas, le verrou. Floc, floc. Un soupir d’aise. Ça n’a pas traîné ! Et moi, rien. Le bruit du papier qu’on déroule. Au nombre de feuilles déchirées, ça devait être mou. A l’odeur, ça sent la soirée bien arrosée, car comme dit Edmond « caca de fête, caca qui fouette ! » La chasse d’eau, l’eau du robinet, la soufflerie du sèche-mains. Le type a fini son affaire que j’en suis toujours au même point. J’ai envie de déclarer forfait, mais je sens que la crotte pointe au bord du trou de mon cul. Je soupire, résigné à attendre le bon vouloir de mes intestins. La porte à nouveau. Des pas précipités. Ils sont plusieurs. Ils s’enferment juste à côté. Malgré moi, j’ai l’oreille aux aguets : des gloussements, des bruits de sucions, des mots cochons. La cloison tremble. J’espère que leurs ardeurs ne la fera pas tomber. Je ne suis pas en état pour une partie à trois. Jamais expérimentée d’ailleurs. Les parois ne descendant pas jusqu’en bas, l’idée me traverse de les filmer. Ce serait pour mes archives personnelles. J’ai acheté 1 500 billets un téléphone dernière génération, toutes options, 512 gigas de mémoire, 108 millions de pixels, triple capture de photos en rafales, écran ultra-large et je me dis que c’est une bonne occasion de retour sur investissement. Ce sera plus émoustillant que l’appel quotidien à Évelyne, qui me raconte invariablement qu’elle a passé une bonne journée et que les enfants vont bien.

Je me concentre sur les murs de ma cabine, un message y a été gravé : « Besoin de sexe ? Appelle le 06 98 71 54 32. » Et si j’appelais ? Je n’ai cependant aucune envie de me faire capter par mes voisins, même s’ils sont très occupés à s’envoyer en l’air. Je ne veux pas passer pour un pervers s’adonnant à je ne sais quoi dans les toilettes. Ok, j’ai pensé les filmer, mais ça, ils ne le savent pas.

Une tâche au sol attire mon regard. Usure ou… ? Je me refuse à en explorer la nature. « Appelle le 06 98 71 54 32. ». Je prends mon téléphone et enregistre le numéro, les soirées de VRP sont parfois longues.

Un léger vent diffus s’échappe, annonciateur d’un pet sonore, je me connais je sais qu’il sera sonore. Pourquoi quand c’est bouché, ça fait du vent ? Il vient d’où ? Je contracte les sphincters, histoire de limiter le bruit. Mes voisins crient leur plaisir. Alors qu’ils se lâchent, je me bloque. Crotte, crotte et re-crotte, cette dernière s’est à nouveau coincée dans ma tuyauterie. La porte d’à côté s’ouvre, ils s’en vont. Je les imagine avec un sourire béat de satisfaction. Je les déteste. Ils ne se sont même pas lavés les mains. A utilisation journalière normale, combien de litres d’eau sont nécessaires ? Combien de rouleau de PQ ? Combien de temps dure un sèche-mains ? Combien coûte l’entretien des sanitaires ? Combien de personnes les utilisent par jour ? Combien… ça y est ! A mon tour de « floc-floquer ». Ni trop dur, ni trop mou, ça passe sans trop d’effort. Le papier toilette est un peu rêche. Je tapote avec précaution, rapport à mes hémorroïdes. Je remonte enfin mon pantalon, tire la chasse. J’ai conscience que j’ai laissé quelques effluves. Je sors et ne peux pas m’empêcher de vérifier qu’il n’y a personne dans le dernier toilette. Qui aurait pu entrer sans que je l’entende ? Et pourtant. Je découvre une paire de baskets vertes. Depuis combien de temps est-il là ? Va-t-il bien ? Faut-il le lui demander ? Comment justifier que je sais qu’il est là ? « Bonjour, je me suis mis à quatre pattes et j’ai vu que vous occupiez le toilette… Non, il vaut mieux ignorer ma découverte. En plus, s’il répond qu’il va mal, je devrai alerter le SAMU, les flics, le personnel du restaurant, je lui sauverai la vie, passerai aux infos et ma femme saura que je suis à Valence, alors qu’elle me croit en Bretagne. Non, non, non, je vais me laver les mains et passer mon chemin. La poignée du sas d’entrée des toilettes s’abaisse. Je sais que ça pue. Un doute affreux me saisit « ai-je bien nettoyé la cuvette ? » Je me précipite dans la cabine que je viens de quitter. Incommodé par l’odeur, je suis pris d’une crise d’éternuements. Je ferme l’abattant, m’assoie. Je me concentre sur l’arôme d’un bon vin, la pelouse fraîchement tondue, l’intérieur cuir de ma voiture. De l’autre côte de la porte, une grosse voix tonne « Nom d’un camion, ça schlingue ! Nico, c’est toi ? ». Je me pince le nez, inspire par saccades. Il ressort et crie à la cantonade « zone sinistrée ! Josy, faut vraiment y balancer la bombe de désodorisant ! » J’avale de travers et tousse. Des gouttes coulent le long de mon dos. J’enlève ma veste. Il n’y a pas de patère où l’accrocher. Je la remets. J’ai besoin d’air frais. Je me relève, trop vite. Ça tourne. Je sors mon téléphone. Qui appeler ? Ma mère ? Évelyne ? Rose ? Rose, au prénom qui sent bon ; Rose, qui croit encore que je l’épouserai un jour. Mes mains sont moites et je laisse échapper le téléphone. Il glisse hors des toilettes. Je m’agenouille pour voir si je peux le récupérer. Devant mon nez, des baskets vertes. On frappe à la porte : « Vous allez bien ? ». Les baskets vertes, ça me revient : Le petit jeune qui était arrivé juste avant moi et à qui j’avais grillé la politesse en prenant la dernière table disponible. Il avait haussé les épaules et s’était installé au comptoir.

Je me redresse, défroisse mon pantalon, répond du ton le plus ferme possible :
– Ça va, merci, c’est à cause de l’odeur.
– C’est pourtant la vôtre, réplique-t-il en éclatant de rire.

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